Les origines du symbole du cœur

L’emblème de la cardiologie

Résumé : le cœur rouge des cartes à jouer s’est développé à partir de la feuille de lierre des pots préhistoriques de cultures oubliées depuis longtemps. Dans l’art grec et romain, en particulier la peinture sur vase, ce symbole végétal représentait déjà l’amour physique, et surtout l’amour éternel qui survit à la mort. La transformation finale de la feuille verte de cœur en un cœur rouge des cartes à jouer s’est produite dans l’enluminure médiévale, en particulier dans la littérature, principalement la littérature de l’amour courtois d’Europe centrale. Au Moyen-Âge et au début des Temps Modernes, quand la médecine était scolastique, ce symbole était même utilisé par les anatomistes pour représenter le cœur. La diffusion dans le monde entier du symbole du cœur par l’art, les cartes à jouer et surtout par le culte religieux du cœur en a fait en outre le symbole non géométrique le plus populaire à côté de la croix, mais aussi l’emblème de la cardiologie.

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Depuis des siècles, le cœur rouge de la carte à jouer nous est devenu familier à travers l'art, l'architecture, la publicité et le kitsch ; c'est l'emblème des cardiologues à travers le monde.

Les temps préchrétiens

Au musée de Kaboul en Afghanistan est exposée une coupe bombée  en terre cuite datant de la première moitié du 3e millénaire avant J.C., et sur laquelle sont représentées des feuilles de figuier stylisées avec de larges tiges. Cette décoration se retrouve sur des céramiques plus tardives de cultures voisines. Ces mêmes feuilles de figuiers - et plus tard des feuilles de lierre - apparaissent sur d’autres motifs végétaux et sont les précurseurs de la forme moderne du cœur.

Environ 1000 ans plus tard, ces motifs végétaux apparaissent sur des pots en terre cuite crétois ; des fresquistes ornent des scènes figuratives dans des palais minoens de sarments de lierre représentés de manière naturaliste, des feuilles et des fleurs en forme de cœur.

Les Achéens, héritiers de la culture minoenne et dépositaires de la sphère culturelle mycénienne, adoptent la feuille de lierre stylisée dans leurs bijoux et, à la fin du 8e siècle avant J.C., les peintres corinthiens de vases représentent ces ornements sur les cimaises, sur les bandes décoratives des images de vases et sur les poignées des récipients. Souvent, des raisins sont également représentés en forme de cœur. Cette décoration préfigure déjà la métamorphose vers le cœur, exprimant la doctrine chrétienne de Jésus comme un pied de vigne au cœur divin et rayonnant.

On retrouve des sarments de lierre et de vigne sur les peintures de vase représentant Dionysos, le dieu du vin, dans des scènes souvent érotiques. Sur les stèles grecques, et plus tard sur les pierres tombales romaines et les premières tombes chrétiennes dans les catacombes, la feuille de lierre symbolise l’amour éternel, c’est-à-dire l’amour au-delà de la mort.

Métamorphose de la feuille en forme de cœur vers le cœur

La transformation finale de la feuille de lierre vers le cœur rouge de la carte à jouer comme symbole de l’amour physique et spirituel se produit en parallèle avec la laïcisation de la métaphore religieuse du cœur dans la littérature courtoise du Moyen-Âge.
Les moines enlumineurs, inspirés par la peinture et les décorations de l’Antiquité romaine tardive, représentent des arbres de vie avec des feuilles en forme de cœur ; dans des peintures du 12e et du 13e siècle, des feuilles de lierre bientôt rouges -la couleur du sang chaud, qui signifie vie, chance, santé et amour depuis la préhistoire, accompagnent les scènes d’amour.
À partir de ce moment, le cœur rouge se répand rapidement à travers l’Europe, en particulier sur le territoire de l’Église catholique. Il y a plusieurs raisons à cela :

  • La profanation de la feuille en forme de cœur, qui devient un symbole de l’amour physique, mais aussi un symbole de compassion et de dévotion dans l’art profane et religieux.
  • L’adoption de l’image du cœur dans le culte du Sacré-Coeur de l’Église catholique.
  • L’utilisation de ce symbole dans l’héraldique, comme filigrane dans la production de papier et comme cachet d’entreprise dans l'imprimerie, qui était en même temps le précurseur de la création graphique moderne dans la publicité.
  • L’inclusion du cœur dans les jeux de cartes : à la fin du 15e siècle, les cartes commencent en France à être standardisées, et les symboles en particulier à être uniformisés. Le cœur rouge remplace les coupes figurant sur les cartes du tarot italien.

De la fin du Moyen-Âge jusqu’à la période baroque

On trouve assez souvent des feuilles en forme de cœur et des cœurs sur des pierres tombales gothiques. Ils indiquent l’origine de familles dont les fiefs jouxtaient généralement de grandes
étendues d’eau ou étaient traversés par des rivières.
Plus tard, à la Renaissance et plus précisément à l'époque baroque, un cœur sur un blason d’armes signifiait la fidélité éternelle et la bravoure.
Les peintres et les sculpteurs représentent de plus en plus souvent le cœur humain sous la forme du cœur des cartes à jouer, en particulier quand ils voulaient dépeindre des sujets érotiques ou religieux.
Des souverains européens du pouvoir spirituel ou temporel choisissent de faire placer leur cœur dans une tombe séparée, dans un endroit auquel ils avaient été particulièrement attachés au cours de leur vie. L’urne est souvent en forme de cœur, ou la tombe ou le cardiotaphe est marqué du symbole du cœur.

Le symbole du cœur dans les illustrations médicales

Les premières illustrations médicales du cœur étaient en forme de pommes de pin ou de pyramide, et étaient probablement influencées par la description des organes de l’école hippocratique, par Galien et plus tard par les docteurs arabes.  Ensuite, du 13e au 16e siècle, cet organe est souvent représenté dans la forme dérivée de la feuille de lierre.
Les connaissances en anatomie que les docteurs grecs ont acquises au travers d’autopsies sont tombées dans l’oubli pendant le Moyen-Âge, période pendant laquelle la médecine fut influencée par la religion.
Les anatomistes furent inspirés par des artistes et des enlumineurs, et représentèrent le cœur comme une feuille inversée, avec la pointe pliée vers la gauche et la tige symbolisant les racines des vaisseaux.
Le génie universel Léonard de Vinci a utilisé cette analogie entre la forme de la feuille et la représentation réaliste dans ses premières esquisses anatomiques.
Peut-être que le tailleur de pierre normand qui a fait un cercueil en porphyrite pour l’empereur Henri VI de la dynastie des Hohenstaufen, avait le cœur en tête quand, suivant l’exemple romain, il créa le mystérieux symbole de la feuille avec quatre rainures (= 4 ventricules ?), la pointe tournée vers la gauche, et la tige de la feuille (pédicule vasculaire ?).
Si nous comparons cette représentation avec les premiers dessins de Léonard De Vinci, cette représentation devient alors de plus en plus fascinante. L’anneau avec la feuille de lierre en forme de cœur sur la main divine est un ornement symbolisant l’amour éternel, une soi-disant « corona vitae » -la couronne de la vie- un symbole de l’amour par-delà la mort, qui a été pris dans les concept romain par le christianisme.

L’expansion du symbole du cœur à travers le monde

Alors que, depuis Vésale, le cœur n'est représenté dans les illustrations médicales que sous sa forme anatomique, le cœur rouge de la carte à jouer, symbole de l’amour spirituel et physique mais aussi de sentiments moins forts, commence sa progression triomphale depuis les aires de la culture européenne dans le monde entier.

Une étape décisive est franchie lorsque les Jésuites le propagent dans le monde par le culte du Sacré-Cœur. Dans l’art sacré, les anges et les saints tiennent leur cœur dans la main comme des cartes à jouer et les donnent à Dieu en signe de leur sacrifice et de leur amour éternel.

Il est intéressant de constater que le symbole du cœur s’est également développé dans le bouddhisme, indépendamment de la métamorphose occidentale, à partir du figuier (l’arbre bodhi) vers le symbole, non de l’amour, mais de l’éveil. C’est en dessous d’un figuier que l’ascète Gautama trouva l’éveil libérateur après des années de méditation, et devint le Bouddha.

Aujourd’hui, le symbole à deux courbes courant vers une pointe en bas est devenu l’image de nombreux sentiments et l’emblème de la cardiologie. Les potiers préhistoriques d’Afghanistan et les peintres de vases grecs n’associaient pas la feuille de lierre avec le cœur de l'Antiquité. Le symbole végétal a ajouté tant de signification au cours de l’histoire culturelle européenne qu’il s’est transformé en un symbole visuel, général et exclusif de cet organe central. Dans la conscience humaine, on peut toujours discerner les traces de cette idée antique du cœur comme emplacement de l’âme, de l’amour, de la conscience et de la pensée.

(Traduction : Jean-Michel Hubert et Emmanuel Hubert)